lundi 10 mars 2008
Madame Sourirecharmeur
Ami Lecteur,
dans la série des parents, voilà madame Sourirecharmeur qui arrive...
En France, dans toute réunion parents-profs, en règle générale, deux, voire trois professeurs sont installés dans une salle de cours, chacun ayant aménagé un coin de la salle pour recevoir des parents.
J'installe en règle générale une table, avec une chaise pour moi d'un côté, et trois chaises pour les parents et l'élève de l'autre.
En France, toujours, les parents attendent dans le couloir, formant la spécialité française, la file d'attente, devant les différentes salles, chacun espérant que ceux qui le précèdent auront le bon sens et la courtoisie de rapidement en terminer dans leur entretien, pour laisser la place aux autres.
En Martinique, j'avais été frappé par une chose : les parents n'attendent pas à l'extérieur des salles de cours !
Ce n'est pas le froid pourtant qui les contraint à tous entrer dans la salle !
Donc, dans un coin, le prof qui reçoit, dans un coin opposé, le collègue prof qui reçoit, et sur toutes les chaises de la salle, des parents qui attendent.
Evidemment, les parents viennent avec les enfants plus jeunes, et tout ça, ça fait un beau chahut.
D'un côté, au moins, on est tranquille pour la confidentialité des échanges entre le prof et les parents devant lui !
Bref, je fais mon travail habituel : soit casser les élèves qui me cassent les pieds en classe, chacun son tour, n'est-ce pas Ami Lecteur, et féliciter les parents des autres comme si c'était eux qui avaient obtenu d'aussi excellents résultats.
Bon, plus sérieusement, on a plusieurs sortes de parents face à nous, et en réalité, suivant le parent que j'ai en face de moi, je modère parfois mon discours, je dois l'avouer.
Ainsi, si je m'aperçois qu'un élève pas forcément méchant, mais ne travaillant pas beaucoup, et ayant donc des résultats insuffisants, a un père au visage dur, qui lance des regards assassins sur son fils, lequel est soudainement blanc comme un linge tellement il a peur de la branlée qu'il va recevoir en sortant de la réunion parents-profs, bon, là je me dis qu'il faut temporiser un peu les ardeurs furieuses du père, et sans forcément minimiser les faits, je tente de faire ressortir les points positifs, et de donner les bons conseils pour une meilleure réussite, mais surtout, je ne dis pas que c'est inadmissible, que le rejeton ne fout rien, etc, sinon, je me doute de ce qui attendra le gosse après ça.
Bref, ce jour-là, je suis en grande conversation avec des parents, quand je m'aperçois que dans la salle, une jeune maman (enfin, elle avait l'air jeune, en Martinique, c'est dingue comme les gens ne font pas leur âge ! ) me fixe depuis un petit moment déjà, les yeux brillants d'un sourire non dissimulé.
Un peu mal à l'aise, j'évite de regarder de son côté, mais dès que je le fais, je ne peux que croiser son regard brillant.
Vient alors le tour de madame Sourirecharmeur. Elle vient à moi avec un grand sourire charmeur.
Elle est la mère d'un élève de sixième particulièrement fainéant, qui ne fait absolument aucun effort, et a une moyenne catastrophique. Le cas est lourd, et nous en discutons.
Elle glisse dans la conversation qu'elle est séparée du papa, qu'elle vit seule, et qu'elle a à coeur de faire attention à la scolarité de son fils, qu'elle est prête à me voir autant que fois que nécessaire, et elle me donne son numéro de téléphone, un portable, me disant que je peux l'appeler n'importe quand.
L'entretien se termine.
Madame Sourirecharmeur me serre la main, me regardant dans les yeux.
Est-ce moi qui me fais des idées quand elle me serre la main un peu plus longuement que la normale ?
Est-ce moi qui imagine des choses quand elle me dit une dernière fois de l'appeler surtout ?
Normalement, le cas du fils aurait nécessité que je la recontacte au cours de l'année scolaire, mais je dois avouer que j'ai craint qu'elle ne se fasse des idées sur les possibles raisons de mon appel, et je ne l'ai pas rappelée.
Madame Sourirecharmeur n'est pas revenue à d'autres réunions durant l'année scolaire.
Ouf !
Madame Boitagato
Ami Lecteur,
parfois le pire pour un prof, ce ne sont pas les élèves, mais les parents.
Voici un exemple édifiant :
Madame Boitagato !
J'assistais au Conseil de Discipline d'une élève, en tant qu'enseignant.
C'était en Martinique.
Le Conseil de Discipline, Ami Lecteur, c'est l'ultime étape des sanctions. En règle générale, il est réuni pour des faits graves, et il se conclue par une exclusion, temporaire ou définitive, de l'élève.
Ce jour-là, nous avions deux conseils à la suite.
Nous attendions l'élève, une jeune fille que je ne connaissais pas personnellement, et sa mère, qui avaient annoncé venir. Car parfois, les parents ne viennent pas, laissant l'élève seul face à ses bourreaux, ou parfois, même l'élève ne vient pas !
Dans un Conseil de Discipline, il n'y a pas que des enseignants ou l'administration. On a le chef d'établissement (président du conseil), son adjoint, le gestionnaire de l'établissement, cinq représentants élus des personnels dont quatre au titre des personnels d'enseignement et d'éducation et un au titre des personnels administratifs, sociaux et de santé, techniques, ouvriers et de service, trois représentants élus des parents d'élèves dans les collèges et deux dans les lycées, deux représentants élus des élèves dans les collèges et trois dans les lycées, un conseiller principal d'éducation, désigné par le conseil d'administration, sur proposition du chef d'établissement.
ça en fait du monde : on peut comprendre qu'un parent puisse être parfois mal, sachant que tout ce beau monde va étudier le cas désespérant de son propre enfant !
Et bien, ça faisait quinze minutes qu'on attendait mère et fille.
Comme elles avaient annoncé venir, on devait attendre de toute façon, même si cela retarderait inévitablement le second Conseil de Discipline.
Arriver en retard, déjà, ça ne fait pas très sérieux.
Les voilà enfin qui arrivent.
L'élève, une jeune fille de quinze ans, ne portait pas l'uniforme obligatoire dans l'établissement ( soit dans cet établissement-là, un jean bleu, ou une jupe bleue à la longueur réglementaire, et un t-shirt ou un polo blanc avec le logo de l'établissement. ).
Au lieu de ça, elle portait une tenue assez cool, genre, je vais à la plage dès que le Conseil se termine, et ce jusqu'à ses pieds, dignement chaussés d'une paire de tongs.
La mère assurait un peu plus : tailleur, et chaussures à talons.
Pour la mère, ce qui m'a amusé, c'est qu'elle portait une boite à gateaux, en la tenant par la ficelle, le bras un peu tendu devant elle, d'un geste un peu snob.
Je l'appellerai donc madame Boitagato.
Je me suis quand même dit qu'ajouté à son retard, la boite à gateaux ne faisait pas vraiment bon effet.
Bon, on est content de les voir.
Le spectacle va pouvoir commencer.
On entre dans la salle.
Madame Boitagato prend place et dit d'une voix un peu snobinarde et carrément désobligeante :
- Bon ! Ben j'espère que ça va pas durer longtemps ! J'ai autre chose à faire après, moi !
Heureusement qu'un bon prof est aussi un bon comédien : j'ai réussi à rester de marbre et à ne pas éclater de rire en entendant une telle phrase.
La Principale du Collège a alors sorti le dossier de l'élève Boitagato-fille. Elle a dû se démettre l'épaule tant il était lourd rien que pour l'effort de le poser sur son bureau.
Et là, j'ai halluciné.
Miss Boitagato-juniore avait tout fait, tout inventé.
J'ai même découvert des nouvelles possibilités de bêtises et de dégradations dans un établissement scolaire.
Tous les rapports s'étaient accumulés, les élèves délégués qui pouvaient éventuellement prendre la parole en faveur de boitagato-rejeton ouvraient de grands yeux ébahis, et oubliaient même d'en refermer leur bouche.
Les parents délégués étaient clairement de l'avis général : mademoiselle boitagato avait dépassé les bornes.
Et là, Madame Boitagato annonce d'une voix agressive :
- De toute façon, renvoyez-la ! Elle est votre bouc émissaire. Tout est de sa faute ! Dès qu'il y a un problème quelque part, c'est elle qui est punie ! Renvoyez-la ! On verra bien qui vous punirez maintenant !
Bon, le problème était résolu.
Même madame Boitagato avait décidé que sa fille serait mieux hors de ce collège.
Mais bon, dommage, elle n'a pas oublié ses gateaux.
Elle est repartie, fièrement, avec sa boite à gateaux au bout de son ongle bien verni, et sa monstrueuse progéniture à ses côtés, riant de voir sa mère la défendre jusqu'à l'absurde, devant tous les faits réunis contre elle.
